Le camouflage social dans l’autisme
Comprendre ce phénomène souvent invisible

Le camouflage social, parfois appelé masking, est un phénomène fréquemment décrit par les personnes autistes. Il désigne un ensemble de stratégies utilisées pour masquer certaines caractéristiques autistiques, compenser certaines difficultés ou adapter son comportement aux attentes sociales.
Pendant longtemps, ce phénomène est resté relativement peu étudié. Les recherches se sont considérablement développées ces dernières années et montrent que le camouflage peut occuper une place importante dans l’expérience quotidienne de certaines personnes autistes.
Il peut parfois faciliter les interactions ou permettre de s’adapter à certains environnements sociaux. Mais lorsqu’il demande un effort important ou devient permanent, il est également associé à davantage de fatigue et de difficultés de santé mentale.
Comprendre le camouflage permet donc de mieux percevoir des difficultés qui peuvent rester largement invisibles pour l’entourage.
1. Qu’est-ce que le camouflage social ?
Le camouflage social correspond à un ensemble de stratégies visant à masquer certaines caractéristiques autistiques, à compenser certaines difficultés sociales ou à adapter son comportement afin de mieux répondre aux attentes de l’environnement.
Certaines stratégies peuvent être utilisées de manière volontaire et consciente, tandis que d’autres peuvent devenir progressivement plus automatiques avec le temps.
Cela peut par exemple consister à :
– forcer ou maintenir le contact visuel alors qu’il est inconfortable ;
– imiter les expressions, les gestes ou les façons de parler des autres ;
– apprendre des « scripts sociaux » pour savoir quoi dire dans certaines situations ;
– cacher certains comportements d’autorégulation, comme le stimming ;
– préparer à l’avance des sujets de conversation ;
– surveiller en permanence son comportement afin de paraître socialement « approprié ».
Le camouflage ne consiste donc pas simplement à « faire semblant de ne pas être autiste ». Il peut regrouper des stratégies très différentes et plus ou moins coûteuses selon les personnes et les situations.
Certaines personnes autistes décrivent notamment le fait de devoir continuellement observer les autres, analyser leurs réactions et ajuster leur propre comportement. Cette surveillance permanente peut demander un effort cognitif important.
2. Pourquoi certaines personnes autistes camouflent-elles leurs difficultés ?
Le camouflage ne se développe pas nécessairement à la suite d’une décision consciente. Certaines stratégies peuvent être apprises progressivement au fil des expériences sociales et des réactions de l’entourage.
Les études qualitatives montrent que les motivations sont multiples et varient selon les personnes et les situations.
Être accepté socialement
Pour certaines personnes autistes, le camouflage permet de faciliter l’intégration dans un groupe, créer des relations ou se sentir davantage accepté par les autres.
Le désir de créer des liens et d’appartenir à un groupe peut donc constituer une motivation importante.
Éviter les jugements ou le rejet
Le camouflage peut également constituer une stratégie de protection face aux critiques, aux moqueries, au harcèlement, au rejet ou à la stigmatisation.
Une personne peut ainsi apprendre progressivement que certains de ses comportements attirent des remarques négatives et chercher à les rendre moins visibles.
Répondre aux attentes sociales
Notre environnement repose sur de nombreuses règles sociales, dont certaines sont implicites : savoir quand prendre la parole, adapter son regard, interpréter certaines expressions, comprendre l’ironie ou encore ajuster son comportement au contexte.
Certaines personnes autistes apprennent ces règles de manière très explicite et développent des stratégies permettant de répondre aux attentes sociales, même lorsque celles-ci ne leur viennent pas spontanément.
Les raisons de camoufler sont donc multiples. Elles dépendent non seulement de la personne, mais également du contexte social dans lequel elle évolue.
3. Des stratégies souvent très élaborées
Le camouflage peut prendre différentes formes. Une classification fréquemment utilisée dans les recherches distingue notamment la compensation, le masquage et l’assimilation.
La compensation
La personne développe des stratégies pour compenser certaines difficultés rencontrées dans les interactions sociales.
Par exemple :
– apprendre explicitement certaines règles sociales ;
– analyser mentalement les expressions faciales ;
– préparer à l’avance des sujets de conversation ;
– mémoriser des réponses adaptées à certaines situations ;
– observer les réactions des autres pour déterminer comment réagir.
La personne peut ainsi donner l’impression d’être très à l’aise socialement alors que l’interaction repose en réalité sur un important travail d’analyse.
Le masquage
Il consiste davantage à rendre certaines caractéristiques autistiques moins visibles.
Par exemple :
– retenir un besoin de mouvement ;
– empêcher ou modifier certains stims ;
– contrôler ses expressions faciales ;
– éviter de parler longuement de certains centres d’intérêt ;
– forcer certains comportements sociaux, comme le contact visuel.
L’assimilation sociale
La personne cherche davantage à se fondre dans le groupe, notamment en observant et en reproduisant certains comportements sociaux.
Elle peut par exemple imiter la manière de parler, les expressions, les gestes ou les attitudes des personnes qui l’entourent.
Ces stratégies peuvent devenir très élaborées et parfois passer presque complètement inaperçues pour l’entourage.
4. Un phénomène fréquent… mais souvent invisible
Le camouflage est aujourd’hui largement décrit dans la littérature scientifique sur l’autisme, mais sa fréquence exacte reste difficile à déterminer.
Les études reposent en effet sur des définitions et des outils de mesure différents. Une grande partie des recherches a également été menée auprès d’adultes autistes sans déficience intellectuelle, souvent diagnostiqués tardivement, ce qui limite la possibilité de généraliser les résultats à l’ensemble des personnes autistes.
Le camouflage a beaucoup été étudié chez les femmes autistes. Plusieurs études retrouvent effectivement des niveaux de camouflage déclarés en moyenne plus élevés chez les femmes que chez les hommes, ainsi que chez certaines personnes de genre divers.
Cette observation a notamment contribué à mieux comprendre pourquoi certaines personnes peuvent présenter des caractéristiques autistiques relativement peu visibles de l’extérieur.
Cependant, le camouflage n’est ni exclusivement féminin, ni présent chez toutes les femmes autistes. Les hommes peuvent également camoufler leurs difficultés.
Les recherches récentes montrent par ailleurs que certains comportements de camouflage peuvent également être observés chez des personnes non autistes, notamment en lien avec l’anxiété sociale. Le camouflage ne doit donc pas être considéré comme un comportement spécifique permettant, à lui seul, d’identifier l’autisme.
5. Les coûts du camouflage social
Le camouflage peut avoir certains bénéfices dans des situations particulières : faciliter une interaction, accéder à certains espaces sociaux ou professionnels, éviter certaines réactions négatives…
Mais lorsqu’il devient important ou permanent, les recherches retrouvent une association avec plusieurs difficultés psychologiques et une moins bonne qualité de vie.
Une revue systématique publiée en 2021 ainsi que plusieurs études ultérieures retrouvent notamment des associations entre un camouflage plus important et davantage de symptômes d’anxiété, de dépression ou de stress.
Une revue récente portant sur la relation entre camouflage et santé mentale retrouve également une association globalement positive entre camouflage et mauvaise santé mentale, même si l’intensité de cette relation varie selon les études.
Il faut néanmoins rester prudent : une association ne signifie pas nécessairement que le camouflage provoque directement ces difficultés.
La relation peut fonctionner dans les deux sens. Une personne confrontée à davantage d’anxiété, de rejet ou de stigmatisation peut également être davantage amenée à camoufler ses particularités.
Une grande fatigue cognitive
Surveiller continuellement son comportement, analyser les réactions des autres et ajuster sa manière de parler ou d’agir peut demander beaucoup d’efforts.
La fatigue et l’épuisement font partie des conséquences les plus fréquemment rapportées par les personnes autistes lorsqu’elles décrivent leur expérience du camouflage.
Certaines études évoquent également une association avec le burnout autistique, même si les relations entre ces phénomènes restent encore étudiées.
Un sentiment de ne pas être soi-même
Certaines personnes décrivent l’impression de jouer un rôle, de devoir continuellement contrôler ce qu’elles montrent ou de ne plus savoir quelle manière d’agir leur correspond réellement.
Les études retrouvent notamment des associations entre camouflage important, sentiment d’inauthenticité et estime de soi plus faible.
Cela ne signifie évidemment pas que toute adaptation sociale entraîne une perte d’identité. Le vécu du camouflage varie fortement d’une personne à l’autre.
Des besoins moins visibles
C’est l’un des paradoxes du camouflage.
Plus une personne réussit à rendre ses difficultés invisibles, plus son entourage risque de sous-estimer les efforts nécessaires et ses besoins de soutien.
Une personne peut ainsi sembler parfaitement à l’aise pendant une interaction alors qu’elle mobilise énormément de ressources pour maintenir cette apparence.
Le camouflage peut donc contribuer à créer un décalage important entre ce que les autres voient et ce que la personne vit intérieurement.
6. Camouflage social et diagnostic
Le camouflage peut également compliquer le repérage de certaines caractéristiques autistiques, notamment lorsque la personne a développé de nombreuses stratégies de compensation.
Certaines études retrouvent des niveaux plus élevés de camouflage chez les personnes ayant reçu leur diagnostic plus tardivement. Le camouflage est ainsi considéré comme l’un des facteurs susceptibles de contribuer à un diagnostic tardif, notamment chez certaines femmes.
Il faut cependant être prudent avec le sens de cette relation : les recherches actuelles ne permettent pas d’affirmer que le camouflage explique, à lui seul, les diagnostics tardifs.
D’autres facteurs interviennent également : évolution des connaissances sur l’autisme, représentations historiquement construites à partir de profils masculins, accès au diagnostic, caractéristiques individuelles ou encore présence d’autres troubles.
Pour les professionnels, cela souligne surtout l’importance de ne pas se limiter à ce qui est immédiatement observable pendant une consultation.
Une personne peut par exemple établir un contact visuel, mener une conversation ou présenter des compétences sociales apparemment adaptées tout en expliquant que ces comportements ont été appris explicitement et nécessitent beaucoup d’efforts.
L’histoire développementale, le vécu de la personne et les stratégies qu’elle utilise sont donc essentiels à prendre en compte lors d’une évaluation.
7. Faut-il arrêter de camoufler ?
Pas nécessairement.
Le camouflage n’est pas intrinsèquement « bon » ou « mauvais ». Certaines stratégies peuvent permettre à une personne de naviguer plus facilement dans certaines situations sociales, d’éviter des situations de rejet ou d’atteindre certains objectifs personnels.
La question est plutôt de savoir pourquoi la personne ressent le besoin de camoufler, dans quelles situations, et à quel prix.
Il ne s’agit donc pas nécessairement de demander à une personne autiste de supprimer toutes ses stratégies d’adaptation.
En revanche, les données actuelles invitent à être prudents face aux interventions qui chercheraient principalement à apprendre à une personne autiste à paraître moins autiste ou à supprimer des comportements inoffensifs uniquement parce qu’ils ne correspondent pas aux normes sociales.
L’objectif peut plutôt être de :
– mieux comprendre les stratégies utilisées ;
– reconnaître les efforts qu’elles peuvent demander ;
– permettre à la personne de choisir quand elle souhaite les utiliser ;
– préserver les comportements d’autorégulation qui ne sont pas dangereux ;
– créer des environnements dans lesquels elle peut exprimer davantage ses besoins sans craindre d’être jugée.
Le camouflage dépend en effet aussi de l’environnement : la stigmatisation, le rejet et les attentes sociales peuvent contribuer au besoin de masquer certaines caractéristiques.
L’enjeu ne repose donc pas uniquement sur la personne autiste. Il concerne également notre capacité collective à rendre les environnements plus accessibles et plus respectueux des différences.
À retenir
– Le camouflage social désigne un ensemble de stratégies permettant de masquer certaines caractéristiques autistiques, de compenser certaines difficultés ou de s’adapter aux attentes sociales.
– Il peut prendre différentes formes, notamment la compensation, le masquage et l’assimilation.
– Les motivations sont diverses : créer des liens, être accepté, répondre aux attentes sociales ou encore se protéger du jugement et de la stigmatisation.
– Le camouflage peut parfois faciliter certaines situations sociales, mais un camouflage important est associé à davantage d’anxiété, de dépression, de stress, de fatigue et à une moindre authenticité perçue.
– Ces associations ne permettent pas toujours d’établir un lien de causalité : la relation entre camouflage, environnement social et santé mentale est complexe et probablement bidirectionnelle.
– Le camouflage peut rendre certaines difficultés moins visibles et constitue l’un des facteurs susceptibles de contribuer à un repérage ou un diagnostic plus tardif.
– L’objectif n’est pas nécessairement d’empêcher toute adaptation sociale, mais de permettre à la personne de ne pas avoir à cacher constamment qui elle est pour être acceptée.
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Sources scientifiques
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Zhuang, S., et al. (2023). Psychosocial factors associated with camouflaging in autistic people and its relationship with mental health and well-being: A mixed methods systematic review. Clinical Psychology Review.

